Lee Ranaldo

conduit l'Orchestre Inharmonique de Nice

Face A : 20:59
Face B : 21:11

A STUDY IN IGNORANCE

« It’s something that plays directly in the most basic, prehistoric, prelingual urges of self-expression: a pure, primitive, musical egalitarianism that sidesteps all artificial castes and hierarchies. Why aren’t you doing it? » À propos de John Moloney (Sunburned Hand Of The Man) et Marshall Allen (Sun Ra Arkestra), Daniel Spicer, dans The Wire

Quels précédents à L’Orchestre Inharmonique de Nice ?

Il y aurait, par exemple, ceux qui croient donc qu’en musique, rien ne doive obligatoirement être prédéfini. Qu’il s’agirait finalement d’investir un lieu, de jouer, et d’ancrer ce jeu, à la suite des indications des futuristes, dans la recherche de sons instrumentaux travaillés depuis le médium sonore même, plutôt qu’interprétés à partir de partitions (aussi désinhibantes que soient leurs notations, graphiques notamment). Attitude conférant au musicien la fonction de cherchant s’attelant à défricher de nouveaux territoires basés sur le renouvellement de pratiques instrumentales pourtant historiques.

Une formation telle AMM, à partir des années 1960, envisageait ainsi chaque situation de concert comme une expérience unique fournissant l’occasion de mixer en direct des sources sonores variées, à l’origine de masses mouvantes se développant dans l’instant, et générant désorientation (qui fait quoi ?) avant de laisser place à une dérive (une fois intégré que le « quoi de qui » importe peu) où les strates sonores s’empilent, fruits de pratiques plus ou moins « étendues » et d’une interaction totale entre pratiquants – ceci consistant exactement en ce quoi s’évertue L’Orchestre Inharmonique de Nice.

Dans les années 1970, Ash Ra Tempel inventait en parallèle à AMM une musique également basée sur l’ouverture et l’émancipation en suivant d’autres principes : « Nous sommes tous un seul » scandaient-ils sur leur premier album, véritable manifeste psychédélique pour la libération des mentalités doublé d’une protestation contre le matérialisme ambiant.

Toujours dans les années 1960, autre utopie, l’idée sous-tendant le collectif Musica Elettronica Viva était que nous sommes tous des créateurs, et donc – pourquoi pas ? – des musiciens en puissance. A partir de ce postulat, ne restait plus qu’à improviser des pièces, qui finalement tendirent toutes vers des formes ancestrales universelles.

Ceci également, à la même époque, méritait d’être posé : pourquoi ne pas se lancer dans des incantations, finalement héritées des formes obsessionnelles d’un certain free jazz, et voulues comme des vibrations dépourvues d’ego ? Dans ce cas, le sens de l’unité se devait de prévaloir sur toute autre considération, chaque musicien ne représentant qu’une partie d’un processus collectif arrimé dans une démarche cathartique transcendantale guère éloignée de l’environnement sonore du Théâtre des Orgies et des Mystères du plasticien Hermann Nitsch.

D’autres quant à eux, tous aussi utopistes, se demandèrent pourquoi ne pas s’adonner à une création musicale la plus spontanée possible, afin d’en jouir sans limites ni entraves, juste pour le plaisir de savourer des instants perpétrés dans l’urgence d’un ludisme que pratiquèrent entre autres le Nihilist Spasm Band, The Godz, Cromagnon, les Taj Mahal Travellers ou le Scratch Orchestra.

Jean Dubuffet : « La musique à quoi je vise ne prend pas le parti de l’intervention ordonnatrice (et sélective) de l’homme humaniste qui est celui de notre musique culturelle ; elle prend, au contraire, le parti du grand vacarme aux voix indistinctes que nous présente notre univers. » Forts de ce genre de réflexion, quelques outsiders inspirés se dirent que s’écarter de l’octave n’équivalait en rien à sombrer dans le néant, que seul creuser des interstices en quête du vertige des sens permettrait de « restituer aux rumeurs cosmiques leur bruit sauvage » (Dubuffet, encore), les clameurs de l’inconscient valant bien mieux que certaine maîtrise. Car pourquoi ne pas tirer partie de son incompétence musicale ? Les Shaggs n’y mirent aucune volonté particulière, pour un résultat curieusement au-dessus de toutes espérances. Le Portsmouth Sinfonia s’y consacra par contre avec humour et succès.

Strange Strings de Sun Ra, enregistré en 1966, est un coup de génie : le maître de cérémonie proposa mandolines, ukulélés, koras et autres instruments à cordes à ses souffleurs qui ignoraient comment en jouer. Le disque rend compte d’une découverte en temps réel des potentialités des cordes, idée que Sun Ra aimait à nommer a study in ignorance…

Voilà en gros esquissées, des directions de travail constituant la mission que L’Orchestre Inharmonique de Nice, un ensemble constitué d’étudiants en art non-musiciens, s’était déjà fixée avant de rencontrer Lee Ranaldo, musicien d’expérience sensible au Do It Yourself et conducteur de l’expérience à l’origine de cet enregistrement réalisé à la demande de ses membres et des personnes se préoccupant de son devenir.

En compagnie de Lee Ranaldo, il s’est donc encore agi, plus que jamais peut-être, d’abandonner tout ego au profit d’une expérimentation collective inscrite dans le moment même du jeu en public ; et d’ancrer la démarche plus avant dans un rapport d’écoutes mutuelles. Un rapport, grâce à l’intervention de cet invité, confronté à des éléments compositionnels imposés sous forme de conduction, jusqu’à la résolution finale au son des accords basiques de Louie Louie, standard du rock’n’roll revisité pour l’occasion de manière inattendue.

Ajoutons à ce tableau en forme de généalogie potentielle que L’Orchestre Inharmonique de Nice s’inscrit dans le prolongement de ce qu’entreprit, au milieu des sixties, The People Band, grand ensemble cousin pourrait-on avancer, mis sur pied par Terry Day et Mel Davis. Une bien belle filiation…

Philippe Robert